Les anciens théiers de Suoi Giang, province de Yen Bai, au Vietnam



Les anciens théiers de Suoi Giang, province de Yen Bai, au Vietnam
Barbara Dufrene
Un patrimoine botanique exceptionnel.

C’est encore une sorte de triangle d’or, constitué de la province du Yunnan, au sud de la Chine, de la région Taybac au nord ouest du Vietnam et de la région autour de Phongsaly tout au nord est du Laos. Ce n’est pas loin des ces trois frontières qui y forment un triangle qu’on trouve plusieurs forêts de théiers anciens sauvages, qui font partie de territoires tribales, notamment des Thais et de Hmongs. Consommés depuis des siècles par ces minorités ethniques ces thés font partie de leur alimentation depuis toujours. Considérée jusqu’au milieu du siècle passé comme une sorte d’héritage appartenant à ces minorités, ces thés ont commencé à être recherchés pour leur qualité il y a un peu plus de 50 ans environ.
Certaines études scientifiques ont été menées par les Chinois pour établir l’âge de leurs théiers anciens et le résultat des tests au carbone 14 ont donné : 3 200 ans pour les plus vieux. Au Vietnam ce sont des scientifiques Russes qui sont allé examiner ces arbres ; ils ont conclu que c’étaient là les plus anciens théiers du monde, mais les résultats ne sont pas encore publiés. Au Laos on évoque un âge de 400 à 800 ans environ. Il y a donc encore des choses à explorer, mais en attendant le visiteur est en admiration devant ces théiers aux gros troncs et au branchage noueux et pittoresque.

C’est le responsable du projet de réhabilitation de la forêt ancienne de Suoi Giang, Monsieur Lai Thé HUNG, qui m’a amenée la visiter. Egalement en charge de l’application des «Bonnes Pratiques Agricoles» dans la province de Yen Bai dans la région du Taybac, i.e. le nord ouest du Vietnam, il m’a montré toute la documentation préparée par le gouvernement sur cette question importante.

Il faut environ 4 h de route du chef lieu de Yen Bai pour remonter une étroite vallée et puis grimper sur les flancs des collines du district de Vau Chau, afin d’arriver tout en haut dans la commune de Suoi Giang, célèbre dans tout le pays pour les thés cueillis sur ses théiers anciens et sauvages. L’altitude va de 800 à 1 000 mètres ; l’ère totale est d’environ 290 ha et de cette surface environ 190 ha sont occupés par les théiers. Le restant est dédié aux villageois, leurs habitations et leurs cultures vivrières. Ce sont les Hmong qui sont installés ici depuis des temps immémoriaux et pour les quels l’exploitation des théiers sauvages fait partie de leur mode de vie ancestral. Aux dernières estimations cette forêt compte environ 85 000 arbres, me dit M.Hung. Il a comme objectif de les remettre en état et puis d’en faire une sorte de «parc naturel régional» mettant en valeur les vieux théiers, mais il n’a pas encore décidé comment gérer ce projet. C’est cette ruralité originelle qu’il lui semble impératif à préserve. Avant de se lancer il voudrait s’entourer de conseils pour permettre à cette forêt ancienne de retrouver son lustre d’antan.

Il faudrait d’abord tailler et nettoyer tous les arbres, les débarrasser de leurs branches mortes, enlever les sous bois qui les encombrent ; ensuite il faudra collecter les graines tombées et prélever des boutures pour créer des pépinières afin de sauvegarder le matériel génétique exceptionnel et pouvoir procéder à une reforestation progressive, un vaste programme ! Il me montre une petite parcelle où sont installées des boutures, il n’y a pas d’irrigation et pas d‘arbres d’ombrages, mais dit-il dans ce climat assez frais et souvent brumeux cela n’est pas indispensable. Il y a des enfants Hmong, qui rentrent de l’école et qui nous observent avec curiosité, tous s’enfuient quand nous sortons nos caméras. Il y a des buffles qui se reposent à l’ombre des théiers, et qui feraient mieux de faire la sieste ailleurs. Comme il fait encore assez doux nous voyons pas mal de jeunes pousses et que l’on devrait cueillir mais il n’y a pas de main d’œuvre de disponible semble-t-il.

Le paysage est très beau mais le besoin de prise en charge et de protection en vue d’une future valorisation semble perceptible. Ces théiers sont bien «à grandes feuilles» comme les théiers du Yunnan, la frontière est à deux heures de voiture ! Par contre cette variété de théiers est particulière car au printemps les jeunes pousses sont couvertes d’un assez épais duvet blanc, ce qui a valu le surnom de «thé des neiges» à ces premières cueilletttes. Très recherchés ces thés ont connu un déclin dans les années 1980, suite à la chute des prix, qui avait dissuadé les Hmongs de poursuivre leur récolte et fabrication. C’est depuis environ 10 ans que les prix sont à nouveau rémunérateurs mais alors de nombreux villageois avaient déjà abandonné le ramassage du thé. Il ya toute une restructuration à mener et M.Hung considère donc que c’est un défi considérable. Non seulement il faut faire revivre ces théiers et leur thés très fin, mais il faudra aussi un bon marketing pour les faire connaître en dehors des frontières. Et puis, comment ouvrir un peu cette petite région reculée au tourisme, sans pour autant mettre en péril son équilibre écologique ? Il pense qu’il devra d’abord trouver conseil auprès d’un équipe d’experts pour remettre la forêt en excellent état ; cela devra permettre d’obtenir une récolte plus importante, dont le revenu fera une bonne motivation pour les villageois Hmong les incitant à poursuivre. Ensuite il souhaite aller vers une certification «bio» qui semble tout à fait appropriée pour ces théiers sauvages, qui ne subissent aucun traitement et ont comme seule nourriture le fumier des animaux domestiques des Hmongs, buffles, cochons, volaille.

Je lui parle des nombreuses universités chinoises spécialisées dans le thé, et puis en France du CIRAD, www.cirad.fr et de l’ISTOM, www.istom.fr qui sont spécialisés en cultures tropicales. De plus les étudiants doivent faire des stages et des travaux pratiques à l’étranger, et son projet pourrait en accueillir. Il en prend bonne note.

Avant de repartir nous dégustons ces thés chez la présidente de la Coopérative des Théiers de Suoi Giang ; son mari prépare la tasse et je suis frappée par sa saveur très fraiche, un peu acidulée et d’une grande complexité qui est très proche de celle d’un «sheng puer» de qualité. (voir l’art.2 de ce numéro!)
En evoquant nos vignobles AOC en France, il semble évident que l’on devrait mettre en route des démarches afin que ce terroir soit officiellement reconnu comme un «territoire d’appellation d’origine» pour thés exceptionnels. On pourrait aussi solliciter l’UNESCO pour soumettre la candidature pour une reconnaissance de patrimoine mondiale immatériel.